Jean MOULIN raconté par Mademoiselle Mireille SIMON,
sa secrétaire à la préfecture d'Amiens

Document transmis par M. Bertrand DUFOUR, petit-fils de Mme Mireille DUFOUR-SIMON

Ce texte est le témoignage de Madame Mireille DUFOUR-SIMON, concernant la période où elle fut la collaboratrice de Jean MOULIN, à la Préfecture de la Somme, à Amiens entre 1934 et 1936.
Ce témoignage a été recueilli par son fils, M. Jean-Jacques DUFOUR, en mai 2009.

Jean MOULIN et sa soeur Laure avant guerre

Mireille SIMON à la même époque

Question : quand as-tu rencontré Jean MOULIN ?

Je veux d’abord dire que Jean MOULIN est né en juin 1899 à Saint Andiol dans les Bouches-du-Rhône. De là, il est parti avec sa famille pour Béziers où son père était professeur. Il a fait ses études à Montpellier, puis est venu à Paris pour suivre les cours des Sciences Politiques, car il voulait faire une carrière dans l’Administration.
Après un premier poste de chef de cabinet, il a été nommé Sous-Préfet à Albertville, pendant quelques années. Ensuite, il a été nommé Sous-Préfet à Brest.
Un jour il m’a dit : « Pendant l’année où je suis resté à Brest, mon parapluie n’a jamais séché… »
Ensuite, il a été nommé Secrétaire Général de la Préfecture de la Somme à Amiens.


La préfecture d'Amiens

C’est là où je l’ai rencontré en juillet 1934 si je me souviens bien. Il est resté jusqu’en 1936 et j’ai été sa secrétaire à temps partiel, car je travaillais aussi pour le Préfet et l’inspecteur départemental de l’hygiène, le docteur MANS.
A l’époque nous étions moins de 100 personnes à la Préfecture de la Somme.
C’était très agréable de travailler avec Jean MOULIN, car il était très intelligent, juste et équilibré. Quand il concrétisait un dossier, c’était parce qu’il l’avait bien mûri, tout était clair, net et précis. Pour une secrétaire, c’était très agréable.
Nous avons travaillé ensemble plus de deux ans et je peux dire en sympathie, car il estimait mon travail et moi ses capacités.
En 1936, j’étais dans son bureau lorsque le Ministre de l’Intérieur l’a prévenu qu’il était nommé Préfet et que sa nomination allait paraître dans le Journal Officiel le lendemain. Je l’ai su en même temps que lui. Il a été nommé Préfet mais sans poste. Il est resté quelque temps à Amiens et ensuite il est parti pour Paris, son poste étant pourvu à Amiens. Il est devenu chef de cabinet de Pierre COT qui était Ministre de l’Air.


L'ancienne préfecture de Chartres

Ensuite il a eu sa nomination de Préfet à Chartres en 1937, où il se trouvait quand les allemands sont arrivés. J’ai su qu’il s’était mis en grand uniforme pour faire face aux responsables allemands. Quand ils sont arrivés il a crié : « Vive la France ». Ensuite il a refusé de signer un document qui reconnaissait que des atrocités sur des civils avaient été commises par des tirailleurs sénégalais. Il a été brutalisé. Il a voulu s’ouvrir la gorge ; c’est pourquoi les images que l’on voit ensuite de lui sont toujours avec une écharpe pour cacher la cicatrice.
Il était toujours habillé en bleu marine avec un chapeau gris foncé, des chemises blanches et des cravates très discrètes. Il ne fumait pas. C’était un bel homme brun avec des yeux noirs.
Il a fait son service militaire, mais étant peu motivé par la chose militaire, il avait seulement le grade de sergent, malgré sa formation universitaire.
Il était de santé délicate et avait été couvé par ses parents quand il était jeune, car il avait perdu un frère aîné quand il avait 15 ans. Sa sœur Laure s’était aussi occupée de lui, et selon Jean MOULIN, n’avait pas très bon caractère… Je lui ai dit un jour : « C’est de famille ! »
Ses parents venaient de temps à autres à Amiens.
Il n’a pas beaucoup voyagé à l’étranger, mais c’était une époque où les déplacements étaient longs, fatigants et coûteux.
Dans le travail, Jean MOULIN était un homme régulier qui ne plaisantait pas.

Question : Tu m’as dit que Jean MOULIN avait écrit des livres. Peux-tu nous en dire plus, car ce n’est pas connu ?

En dehors du service, il a travaillé à plusieurs ouvrages, jamais pendant son travail, car il était très scrupuleux. Comme j’avais à attendre mon train pour rentrer à Albert, où j’habitais chez mes parents, à 30 kms d’Amiens, j’avais du temps après mon travail ; je prenais en sténo ses textes avant de les taper. J’en ai tapé trois. Je me souviens du dernier : « Un grand amour de Fouché : Ernestine de Castellane » aux éditions Perrin. C’était toujours des livres fondés sur un événement historique. Comme les fonctionnaires n’avaient pas le droit d’avoir une autre occupation, les livres étaient signés du nom de son père Alfred MOULIN.
Les deux premiers livres avaient été faciles à préparer, mais le dernier nous a donné beaucoup de peine, car Jean MOULIN n’étant pas satisfait de son travail, a refait un certain nombre de fois le texte. Nous avons fini le texte alors qu’il était déjà nommé à Paris. Nous avons terminé le travail par courrier. Il m’avait dit : ce livre nous a donné tellement de travail, dès qu’il sera imprimé, je vous en dédicacerai un exemplaire. Avec tous les événements, je n’ai jamais eu mon livre…

Question : Comment s’est passé la période de 1936 ?

Jean MOULIN n’a rien fait de particulier, il venait travailler. De plus il était en stage à Paris pendant une partie des événements. J’ai observé les mouvements de foule pendant les grandes grèves. Je dois dire que j’étais un peu effrayée.
C’est depuis ce temps-là que je crains les réunions avec beaucoup de monde…
Tous les cheminots étaient venus de Longueau, le grand centre de triage aux portes d’Amiens. Ils étaient en tenue de travail avec le foulard rouge.
La préfecture était gardée par des militaires avec les fusils en faisceaux ; ils distribuaient le pain aux amiénois, car toutes les boulangeries étaient fermées. De temps en temps je pouvais avoir un pain cuit pendant la nuit qui était très bon…
Certains à la préfecture ont fait grève pour avoir la semaine anglaise, ce qui a conduit à allonger les horaires de travail durant la semaine. Le gain n’a pas été énorme…

Question : Les loisirs de Jean MOULIN ?

Il était un bon skieur, je ne l’ai jamais vu, car à Amiens les pistes de ski n’existent pas… mais j’ai vu des photos. Il faisait du canotage pour se détendre.
Il dessinait à la perfection au crayon noir, il aimait beaucoup faire des dessins à l’encre de Chine et il peignait très bien. Il avait ouvert pendant la guerre une galerie à Nice où il exposait ses tableaux sous le nom de Jacques MARTEL, les mêmes initiales que son nom comme tous les noms d’emprunt qu’il a utilisés. Il avait une vie très simple à Amiens. Il vivait seul. Il logeait chez une personne où il louait un petit logement.

La maison de la rue Duthoit où vécut Jean MOULIN lorsqu'il était secrétaire général à la préfecture d'Amiens

Il avait une vie calme. Il avait une démarche élégante, mais c’était un homme assez effacé. Dans les réceptions officielles, il ne se mettait jamais en avant. Il était discret, je dirai même secret.
Cela dit, il avait un bon talent d’orateur. Quand il avait un discours à faire dans une manifestation publique, je lui préparais seulement le plan de son intervention en cinq lignes et il parlait sans rien lire avec talent. Il avait une voix agréable et n’avait pas gardé l’accent de son Midi natal. Par contre, le Préfet pour lequel je travaillais aussi, il fallait lui taper tout son discours.

Question : Jean MOULIN et les femmes ?

Quand il est venu à Amiens il était divorcé. Il n’avait pas de relation à Amiens. Comme toute collaboratrice, j’entendais des conversations… Je pense qu’il avait une liaison avec une femme à Paris, probablement mariée. Il était très discret.

Question : Quelques aspects de sa vie ?

C’était un homme très sérieux dans le travail qui n’avait pas l’habitude de plaisanter. Il lui arrivait de me demander l’humeur du Préfet avant d’aller le solliciter…
Je lui donnais un papier avec « le temps est beau »…
Une anecdote : Un jour que j’étais à prendre des instructions du Préfet, j’ai remarqué que le téléphone, qui devenait semi-automatique, avait sonné et que le Préfet avait passé sa main sous le bureau. Il m’a semblé écouter la conversation. En sortant de chez le Préfet, je suis allée frapper à la porte de Jean MOULIN et lui ai fait part de mes doutes sur l’existence d’une table d’écoute. Il m’a dit « Ce n’est pas vrai ! », puis « Je vous remercie. Je vais voir. » L’après-midi, il est venu à mon bureau et m’a dit : « Vous aviez raison, il y a une table d’écoute, il faut se méfier. » Il semble que les abus de communications personnelles étaient une partie de la raison de la table d’écoute, mais pas la seule… Moi-même il m’arrivait quand on me réclamait un dossier de dire : « Il est chez le Préfet. », alors que je n’avais pas eu le temps de le taper, ensuite je me suis méfiée…
Politiquement, c’était un homme de gauche, il était socialiste, ami et collaborateur de Pierre COT, Ministre de l’Air du Front Populaire, mais il n’était pas communiste, il ne les aimait pas. Dans son travail il ne donnait pas d’avis politique. Il avait la qualité des fonctionnaires de l’époque, uniquement au service de la République. Il gardait pour lui ses opinions. Je ne l’ai jamais entendu parler de politique. Il ne faisait aucun commentaire sur les élections.
Dans le département, il prenait acte des résultats, un point c’est tout.
Je ne pense pas qu’il était franc-maçon, mais je n’en suis pas sûre.
J’ai su que pendant la guerre, à Paris, il avait remarqué qu’il avait été suivi. Il connaissait bien le quartier et a pu rentrer dans un établissement avec une deuxième sortie. Je pense qu’il a été donné pour son arrestation.

Le docteur Antonin MANS
Photo collection Martine DIZY

La prison d'Amiens après l'opération Jéricho
Photo d'André CLAUDEL - Collection Jacques BÉAL

Un de ses rares amis à Amiens était le docteur MANS, car ils étaient ensemble au lycée. Il était un de mes autres patrons. Il a eu lui aussi une participation active dans la Résistance. Il fut arrêté par les allemands et les anglais avaient monté l’opération « Jéricho » pour faire sortir les résistants emprisonnés à la prison d’Amiens par un bombardement de haute précision pour détruire les murs, qui a réussi. Le leader de la patrouille aérienne voulant vérifier que la mission était réussie fut abattu.
Jean MOULIN venait fréquemment le dimanche chez son ami, méridional comme lui, où je me trouvais souvent étant une amie de la famille. Ils passaient parfois l’après-midi à dessiner.

Question : Comment était-il avec les autres ?

C’était un homme de qualité dont le seul défaut était parfois d’être un peu cassant, peut-être distant ou plutôt réservé, surtout quand il ne connaissait pas. Je pense que c’était probablement de la timidité. Ce qui explique peut-être une partie de la personnalité de Jean MOULIN, qui est devenu un homme de grand courage en brisant sa timidité première.

Question : Jean MOULIN a été représenté à la télévision. Ton avis ?

Je n’ai pas du tout aimé le film avec Charles BERLING, dont les auteurs ont fait une espèce de James BOND qui ne correspond pas du tout à l’homme qu’était Jean MOULIN. Par contre la création faite par Francis HUSTER m’a beaucoup plu et j’ai retrouvé dans son jeu le personnage de Jean MOULIN qui était un homme de santé fragile et que Francis HUSTER a bien rendu. Le producteur du film Jean Pierre GUÉRIN a dit que lorsque son père s’est marié, Jean MOULIN était à son mariage. Je me souviens de monsieur GUÉRIN qui était chef de cabinet du Préfet de la Somme et j’ai vu des photos de Jean MOULIN en habit à ce mariage à Paris.

Cartes de vœux de Jean MOULIN adressées à Mademoiselle SIMON

Photos Collection M. Bertrand DUFOUR, petit-fils de Mme Mireille DUFOUR née SIMON